Le trolling sophistiqué

Trolling sophistiqué

La zone grise entre 1er et 2e degrés

Montée des médias sociaux, omniprésence d’Internet, sophistication rapide et continue des appareils mobiles… Même si on a déjà entendu ce vieux refrain de « la technologie qui a tellement changé nos vies », il est difficile de nier qu’à notre époque, cela est plus vrai que jamais.

La victoire électorale de Trump l’illustre d’ailleurs très bien. D’abord, jamais un président désigné n’a autant tweeté, malgré les tentatives répétées de son équipe de l’en dissuader. Ensuite, il devient de plus en plus clair que Moscou aurait eu recours au piratage informatique pour truquer le résultat de l’élection. Finalement, Facebook étant devenu une plateforme de prédilection pour la publication de nouvelles, on a beaucoup parlé (nous aussi) de l’influence qu’ont pu avoir les fausses nouvelles (généralement pro-Trump et anti-Clinton) sur le résultat du scrutin.

Cependant, il existe un autre principe – qui concerne la technologie, mais aussi la communication au sens large – que l’ascension de Trump révèle clairement : la loi de Poe. Énoncée par Nathan Poe lors d’un débat en ligne sur le créationnisme, elle peut être résumée ainsi : sur le web, il est très difficile (voire impossible) de parodier l’extrémisme sans que certains extrémistes prennent la parodie pour une manifestation tout à fait sérieuse d’extrémisme (qu’ils endossent alors).

Lorsqu’on l’aperçoit à l’œuvre, on se rend compte que cette loi a tendance à semer la confusion. Par exemple, durant l’initiative Name Our Ship lancée en Grande-Bretagne, combien de Britanniques étaient sérieux lorsqu’ils ont voté massivement pour le nom « Boaty McBoatface »? Combien voyaient leur vote comme une blague remplie d’ironie? Lorsque le zoo de Cincinnati a tué le gorille Harambe après qu’une enfant soit tombée dans son enclos, combien des memes qui ont suivi étaient des véritables démonstrations de deuil? Combien constituaient des farces se moquant de l’attention médiatique accordée à la mort du primate? Quand une vidéo particulièrement épique (carrément montée selon un format de bande-annonce de jeu vidéo) glorifiant Trump allègrement a été lâchée dans l’arène Internet, on s’est demandé : s’agit-il d’une parodie flagrante? D’un vibrant hommage? Beaucoup (même Trump) ont cru à cette dernière théorie. Mais qui disait vrai? On ne peut que le supposer.

Cela revient donc à dire que lorsqu’une opinion est exprimée par la parodie dans un débat hautement polarisé, les internautes y voient ce qu’ils comprennent, et ils sont loin de tous saisir la même chose. D’ailleurs, après l’élection, alors que le débat sur les fausses nouvelles battait son plein, beaucoup ont pointé du doigt cette ressemblance entre les nouvelles dites « légitimes » et les parodies satiriques. Aux yeux de nombreux observateurs, leur similarité est d’autant plus flagrante lorsque les deux défilent à poids égal sur les médias sociaux tels que Facebook. Ces critiques se demandent, avec raison, si ces fausses nouvelles pro-Trump peuvent vraiment être considérées comme des parodies (comme leurs auteurs le prétendent). Ne sont-elles pas plutôt des formes de propagande délibérée? Calculée? Dangereuse?

Étant donné l’existence notable de cette fameuse loi de Poe, même la parodie la plus exagérée risque d’être interprétée comme un article sérieux par un extrémiste de l’alt-right. Après tout, n’a-t-on pas tendance à lire des articles qui renforcent les convictions que nous entretenons déjà? Cette fausse information, cette supposée blague sera alors disséminée un peu partout sur Internet et finira sans doute par s’inscrire dans l’argumentaire haineux (et sérieux) de nombreux néonazis américains.

Donc, au fond, il n’y a quasiment aucune pertinence à se demander si une publication constitue une parodie ou une opinion véritable. Un article qui se veut une parodie peut avoir les mêmes effets néfastes qu’un billet de propagande délibérée, car en tout et partout, il n’existe pas vraiment de différence entre les deux. Parlez-en aux employés du Comet Ping Pong à Washington, un restaurant qu’un satiriste a « parodiquement » décrit comme complice dans un réseau de prostitution juvénile impliquant Clinton et Obama. Après que la fausse histoire ait pris des proportions virales (#pizzagate), la pizzéria a reçu la visite d’un homme armé d’un fusil d’assaut, qui y a ouvert le feu. Ça devait rire bien fort de la bonne blague des internautes, j’imagine.

Que pensent les auteurs de tels billets quand on leur expose le potentiel pernicieux de leurs écrits? Robert Winland, l’un d’eux, décrit son travail ainsi : « C’est devenu une sorte d’expérimentation sociale, pour voir jusqu’où ces histoires peuvent aller; pour voir à quel point elles peuvent être insensées et quand même être partagées par les gens. » Quant à Mike Horner, un autre satiriste autoproclamé, c’est ni plus ni moins de l’humour, de la comédie absurde.

« C’est juste une blague », « ce n’est que du trolling », « il ne s’agit que d’une simple parodie » : c’est ce que l’alt-right utilise généralement comme défense lorsqu’on les accuse de manque d’éthique. En répondant ainsi, présument-ils (comme Paul Ryan) que les gens – les partisans de Trump, plus précisément – sont capables de faire la différence entre le parodique et le réel? Ou s’agit-il d’une manière de revenir sur leur parole après avoir constaté l’impopularité de leur remarque (souvent haineuse)? Ou est-ce que quelque chose d’encore plus insidieux est à l’œuvre?

C’est là que ça se complique. De nos jours, la pratique du trolling – semer la zizanie en ligne (dans un forum, sur les médias sociaux) pour le simple but de le faire, sans intention autre que de générer un peu de remous – est devenue un phénomène particulièrement répandu. De ce fait, de nombreuses publications élaborent des guides de conseils pour aider les internautes à faire face à ce type de harcèlement virtuel. Ces guides n’offrent pas tous exactement les mêmes conseils, mais une recommandation se retrouve dans la quasi-totalité d’entre eux : ignorez-les, ces mauvais farceurs. Ne portez pas attention à leurs effronteries. Dismiss them. Nous avons été entraînés à soupirer d’exaspération devant un troll, puis, d’un coup d’index, à continuer de défiler vers le bas.

Cependant, pensez-y. Le simple fait d’ignorer une publication qui véhicule un message extrémiste (raciste, misogyne, sensationnaliste, antisémite, islamophobe, mensonger, etc.) ne la fait pas disparaître. Elle continue de circuler et – loi de Poe oblige – elle sera comprise différemment par différentes personnes, aux allégeances diverses. Aja Romano du magazine Vox l’explique à merveille. Elle prend l’exemple d’un extrémiste de l’alt-right qui produirait une photo d’Hillary Clinton poursuivie par des loups enragés à l’aide de Photoshop. En voyant cela, un libéral risque de réagir en disant que la photo est inquiétante et sexiste. L’extrémiste répondrait au libéral qu’il est totalement tombé dans le panneau, parce que le but de cette image est justement d’attiser l’hystérie libérale et de se moquer de l’image exagérée que les médias donnent à la manière dont l’alt-right traite les femmes, Hillary Clinton en particulier.

Cet extrémiste poursuivrait en disant au libéral que sa réaction est exactement celle qu’il cherchait à provoquer, ce qui prouve que les libéraux sont des pleurnichards qui se plaignent au sujet d’enjeux anodins ou inexistants. Le libéral se sentirait probablement humilié et choisirait d’ignorer ce genre d’images à l’avenir. Peut-être qu’il encouragerait les autres à les ignorer aussi, en soulignant que ces publications se moquent de la tendance des libéraux à prendre les trolls au sérieux.

Pendant ce temps, la photo de Clinton montée par l’extrémiste continue de circuler et de promouvoir la violence faite aux femmes et la haine envers Clinton, ce qui bien sûr était son objectif depuis le début.

Donc, en se cachant derrière leur supposée plaisanterie et en humiliant les libéraux au passage, les extrémistes parviennent à diffuser leurs idées haineuses sans trop d’encombres. Qui plus est, même si certains libéraux saisissent la dynamique expliquée par l’exemple de Romano, n’essayeront-ils pas alors de démentir la rumeur, contribuant ainsi à l’amplification du message de haine? Parlez-en en mal, parlez-en en bien…

Il y a même lieu de se demander si, parmi les citoyens affichant un penchant libéral, il existe des gens qui sont secrètement partisans de Trump. Après le flop total des sondeurs américains quant à la prédiction du résultat de l’élection, l’examen de conscience qui a suivi a révélé que certaines personnes ayant voté pour Trump ont caché leur allégeance avant l’élection, par souci de désirabilité sociale. Ces mêmes personnes ne pourraient-elles pas partager une publication haineuse en la décrivant comme « juste une blague »? Ne font-elles pas partie des gens qui pourraient se servir de l’humour comme d’un écran dissimulant leurs idées intolérantes?

Nous voilà donc aux prises avec un problème de communication épineux. L’alt-right a trouvé une stratégie pour disséminer la haine; comment la contrer? Devrions-nous tout simplement cesser d’utiliser la parodie comme outil éditorial? Ou faire en sorte que la tonalité prenne une place prépondérante lorsqu’on crée une parodie? Ou alors se forcer à encaisser l’amplification potentielle qui vient avec l’acte de démentir un propos mensonger, au nom d’un équilibre dans le débat?

La chasse aux solutions est ouverte.

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